La croisée des destins
Chapitre 9 : Révélations
Deux minutes plus tard, j’étais sur le dos d’Éclipse et, suivant Charles et Antoine, sur leurs chevaux de travail, et Léa sur Casiopée, nous reprîmes, en silence, le chemin du ranch.
Nous venions à peine de quitter les premiers contreforts
de la montagne qu’un éclair zébra le ciel, aussitôt suivit par un coup de
tonnerre. Il n’était que 17h00, mais il faisait déjà si sombre qu’on se serait crû
en pleine nuit.
Tout en avançant, j’observai mes deux cousins. Tous deux
paraissaient inquiétés par le mauvais temps, sûrement à raison. Il était vrai
que je ne connaissais pas les “tempêtes” du Montana. Tout ce que je savais (ce
que Charles m’avait dit), c’était que le temps était très instable dans cette
région. Un moment, il faisait beau et, la minute d’après, il pleuvait des
cordes. Charles, sur un solide Quater Horse Bai, Gulliver (son cheval),
marchait à côté d’Antoine, juché sur sa propre monture, un hongre alezan crins
lavés (crins plus clairs que le reste du corps), du nom de Jerry. Les Quater
Horse, une race de chevaux renommés en Amérique avaient la réputation d’être
les plus grands, et plus rapides, coureurs, sur un quart de miles (d’où leur
nom). Je ne sais pas si cette réputation était fondée, mais bon... Pour
l’instant, j’avais d’autres préoccupation en tête que de me demander si ces
chevaux étaient vraiment si rapides que ça. Je reportai mon attention sur
Éclipse. Il avait vraiment surpris tout le monde, moi y compris, en sautant,
comme il l’avait fait, cette barrière. 2,10 mètres, ce n’était pas rien, et il
l’avait franchit, comme si elle n’avait jamais existée. Et Charles avec son
“elle est infranchissable”...! D’accord, cette barrière était peut-être
infranchissable pour des chevaux de ranch, plus aptes au travail du bétail,
mais pas pour un étalon anglo-arabe, en pleine possession de ses moyens, élevé
pour le saut d’obstacle, et qui, en plus de ça, n’avait pas d’origines vraiment
exceptionnelles, né dans le haras de mon père. Je me tournai vers Léa qui
marchait à mes côtés, sur ma jument, tout en observant Éclipse d’un air
perplexe.
“- Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
- Rien, rien ! Je
me disais juste qu’Éclipse a un potentiel incroyable ! Il pourrait participer
aux concours internationaux sans problèmes, et rivaliser avec les plus grands,
au lieux de se contenter d’une simple E1 ! Aux concours auxquels tu participes,
tu ne saute même pas 1,60 mètres, alors qu’il peut faire beaucoup mieux !
- Peut-être !
admis-je. Mais, n’oublie pas que, lorsqu’il a sauté, il était pris de colère,
vis-à- vis de cet autre étalon, et son côté “étalon indompté” a reprit le
dessus ! Et puis, il n’était pas gêné par un cavalier ou un harnais. Et puis,
en concours, il saute pour me faire plaisir, je ne voudrai pas l’écœurer en lui
en demandant trop. Et puis, de toute façon, je n’ai pas encore l’âge pour
concourir au niveau international, je suis encore mineure, et en plus, Éclipse
n’aime pas trop les voyages en avion, tu as vu ce que ça a donné ! ajoutai-je,
en souriant.
- Et Cécilia ! Il
faudra penser à rehausser les barrières ! me lança alors Antoine en se tournant
vers moi. Il ne faudrait pas que ton “monstre” nous refasse ce coup-là trop
souvent ! Charles m’a raconté comment Éclipse s’était joué de la barrière !
- Quand on dira
ça à papa, il n’en reviendra pas ! ajouta Charles. Quand je pense que p’pa a
donné à ton père une jument qui donne de si bons produits...!”
Charles se tut, après le regard noir que son frère lui
avait adressé.
“- Au fait, les filles ! reprit Antoine, après un moment
de silence. Il faudra que vous montiez à la cow-boy !
- Par contre, je
pense que ni Éclipse ni Casiopée et encore moins Émir, n’ont de capacités pour le
travail du bétail ! intervint Charles en jetant un regard à mes chevaux. Je
pense donc que, pour la transhumance, il faudrait mieux que vous preniez deux
de nos chevaux, tout comme Leslie. Ca ne vous dérange pas ?
- Bien sûr que
non ! Ca permettra à Éclipse et Casio de souffler ! assurai-je.
- En tout cas, te
concernant, Cécilia, j’te vois bien sur Calypso ! remarqua malicieusement
Charles.
- Ne dis pas de
bêtise ! Calypso accepte à peine la selle, alors le cavalier...! rétorqua
Antoine.
- Ca se voit que
tu as jamais vu ce que Cécilia peut faire, sans selle ni filet, avec son étalon
! répliqua Charles.
- Peut-être !
Mais elle choisira elle-même le cheval qu’elle voudra, tout comme Léa. Pour vous
deux, ça va, mais, le problème, c’est Leslie. Elle est encore novice, non ?
commenta Antoine.
- Ca ne fait que
deux ans qu’elle monte ! annonçai-je.
- Ouais ! Bon, un
cheval expérimenté serai le mieux, alors, non ? analysa Charles. On a qui de disponible
?
- Ben, il n’y a
que Mafioso !
- Mafioso ?
rigola Léa.
- Son nom est
trompeur. Il est doux comme un agneau. Il a 22 ans et a de l’expérience en ce
qui concerne le travail du bétail ! expliqua Antoine. Pour votre amie, il sera
parfait. Pour toi, Cécilia, je te vois bien sur Solstice et toi, Léa, sur
Boréale. Tous deux sont encore un peu jeunes, mais vous devriez être capable de
vous en tirer, avec ces deux-là. On vous les montrera en rentrant, si vous
voulez ?
- D’accord !”
Un autre éclair zébra le ciel, puis un coup de tonnerre
retentit. C’était à croire que l’orage se trouvait juste au dessus de nos
têtes.
“Au trot, on ira plus vite !” ordonna Antoine, en mettant
son cheval au trot, rapidement imité par Charles, Léa et moi.
Dix minutes plus tard, nous pénétrions dans la cour de la
maison. Les premières gouttes tombèrent alors que nous ramenions précipitamment
nos chevaux à l’écurie.
* * * * *
La pluie tombait drue quand, un quart d’heure plus tard,
les quatre jeunes gens regagnaient la maison. Ils retrouvèrent les Thomas et
Leslie, dans le salon, une petite pièce lambrissée de pin et chaleureuse.
“- Où étiez-vous passés, tous les deux ? gronda mon oncle
en apercevant ses deux fils.
- Excuse nous,
p’pa ! commença Antoine. Mais... !
- Ce n’est pas
leur faute, oncle Carl ! intervins-je. Éclipse s’étais enfuis et je suis partie
le chercher, et ils m’ont rejoints !
- Ah, et pourquoi
s’est-il enfui ? demanda mon oncle, en se calmant un peu.
- Il a sauté par dessus
la clôture du pré et il a filé, en direction des montagnes ! expliquai-je. Là,
il a faillit se battre avec un autre étalon noir !”
J’avais dit ce que j’avait prévu, histoire de voir leur
réaction, et de rappeler leur promesse à mes deux cousins. L’effet fut
immédiat. Mon oncle pâlit et jeta un drôle de regard à ses fils. Un long
silence s’abattit dans la pièce, seulement troublé par le crépitement des
flammes, dans la cheminée, et le crépitement de la pluie contre les carreaux.
“Bon, puisque tu l’as vu, il est inutile de te cacher la
vérité plus longtemps ! soupira mon oncle au bout d’un moment. Mais, avant
tout, asseyez-vous !”
Obéissants, nous nous installâmes tous les quatre dans un
grand et confortable fauteuil. Un nouveau silence, pesant, s’installa, tandis
que j’attendais, impatiente.
“- Tu te rappelles, Cécilia, que lors de ton arrivée, tu
m’avais demandée d’où venais Orage, non ? commença alors mon oncle.
- Oui, bien sûr !
- Et bien, comme
je te l’ai dit, elle n’est pas née au haras, mais dans une autre partie de mon
“élevage” ! Elle est née dans un troupeau, dans le troupeau qui vit en liberté
dans ces montagnes ! précisa-t-il. Elle a passée la plus grande partie de sa
vie en liberté et n’avait jamais approché d’humains !
- Ah ! Mais,
alors, pourquoi me laissait-elle l’approcher ?” m’étonnai-je, sans trop voir le
rapport avec l’étalon noir ni avec ce que je voulais savoir.
Mais, je comprenais mieux à présent, son caractère
méfiant et irritable.
“- En fait, je ne suis pas sûr que tu soit prête à
entendre la vérité, Cécilia ! lâcha soudain mon oncle, gêné.
- Mais pourquoi
ça ? m’étonnai-je, intriguée. Je ne suis plus une petite fille ! Et puis, j’ai
envie de savoir pourquoi vous faites tous ces mystères.
- Bon, si tu y tiens
! céda mon oncle. En fait, ta mère était passionnée par ces bêtes sauvages, et
ça depuis qu’elle avait découvert l’existence du troupeau, il y a vingt ans.
Elle passait tout son temps, dans la montagne, à observer le troupeau, à
chercher à les comprendre. Mais, à force de patience, les chevaux ont finit par
l’accepter ! Orage l’appréciait plus particulièrement et devenais aussi douce
qu’un agneau, en sa présence. Le chef de la harde, Rocky, acceptait la présence
de ta mère et elle obtenait tout ce qu’elle voulait d’eux. Toi, tu étais bien
partie pour suivre les traces de ta mère. Dès ton plus jeune âge, tu as côtoyé
le troupeau. Dès tes quatre ans, tu t’approchais déjà sans problème d’Orage
qui, pourtant, était la jument la plus teigneuse du troupeau. Un peu après tes
sept ans, Orage a eu son premier poulain, né du nouveau chef de la harde,
Vampire. Celui-ci, avait hérité du caractère de sa mère, et paraissait encore
pire qu’elle, encore plus caractériel et agressif que sa mère. Pourtant, il
s’est vite attaché à toi. Vous étiez devenus inséparables. Cet hiver-là,
lorsque le troupeau était descendu, par insuffisance de nourriture, le fougueux
animal te suivait comme ton ombre, où que tu ailles dans le ranch, mais était
très farouche. Tu étais là seule à pouvoir l’approcher. Ce jeune étalon était
cependant très dominant et prometteur. Avec le temps, l’animal devenait plus
robuste, et plus noir. Ton père, s’étant enfin remis de la mort de ta mère, un
an plus tôt, a alors décidé de déménager, afin de réaliser son propre élevage
et de s’éloigner de ces lieux qui lui rappelaient tant de souvenirs.
Connaissant ton affection pour le poulain, qui avait tout juste onze mois à ce
moment-là, ton père a proposé de le prendre avec vous. Mais, toi, tu étais trop
jeune pour comprendre ce que ton père comptais faire, tu imaginais une vie,
constamment enfermé dans un box étroit, pour ton petit protégé et, un soir,
toute seule, tu es partie avec lui dans les montagnes, pour lui rendre sa
liberté, qu’il avait rejeté pour toi. Tu l’as ramené à son troupeau, sa
famille, toute seule. Mais, ce soir-là, tu as eu un accident. Tu as fait une
mauvaise chute et tu ne te rappelais plus de rien, notamment de ton protégé,
que tu avais baptisé...!
- ...Illusion !” complétai-je,
en me rappelant soudain mon rêve.
Dans ma tête, je revoyais ce qui s’était passé ce
jour-là, où j’avais rendu sa liberté à l’animal, de sa mère (une jument grise),
du troupeau, tout ce que mon père m’avais caché pendant toutes ces années.
Les autres m’observaient, inquiets. Finalement, mon oncle
reprit la parole.
“- Illusion, oui ! Après ça, ton père t’a emmené en
Normandie, où il a créé son haras. Pour lui permettre de poursuivre son
élevage, je lui ai donné quelques uns de mes chevaux, notamment Orage que je
savais particulièrement attachées à toi et qui, ici, ne nous causait que des
problèmes. Ton père a d’abord mis de côté Orage dont le caractère instable,
séparée de son troupeau, n’avait fait que t’attirer vers elle. Sous tes demandes
répétées, ton père a finit par céder et t’accorda ce que tu voulais : que Orage
ait un poulain, mais cela, deux ans après que je la lui ait donné, mais dans la
crainte que ce cheval ne devienne comme Illusion.
- Et c’est ce qui
s’est passé ! réalisai-je, alors. Éclipse est devenu le portrait craché
d’Illusion ! Il a hérité du caractère instable et farouche de sa mère, et la
robe de son demi-frère. Voilà pourquoi mon père détestait à ce point Éclipse !
Il avait peur que je me rappelle de ce qui s’était passé ! Et c’est pourquoi
vous aviez réagit de la sorte en découvrant Éclipse !
- Oui ! Et puis,
la ressemblance était des plus frappantes, sans avoir le même père !
- Alors, c’est
Illusion que j’ai rencontré, sur le plateau ?
- C’est très
probable ! Il a survécut et est devenu le chef de son troupeau, devenant chaque
jour, de plus en plus agressif, de plus en plus robuste. Il est devenu
dangereux pour les ranchs alentours, où il est craint. Les autres éleveurs
n’osent plus sortir leurs juments de race. Illusion, ayant des origines un peu
bâtardes, ne serait donc pas trop le bienvenue dans un ranch où ne sont élevés
que des chevaux de race. En plus, il a tendance à entraîner les juments avec
lui, pour agrandir son troupeau. Aucune clôture ne l’arrête...! Tout comme
Éclipse !” ajouta-t-il, avec un petit sourire.
Un autre moment de silence s’installa sur les convives.
“Vous savez où se trouve le troupeau ?” demandai-je au
bout d’un moment.
Le sourire de mon oncle s’effaça.
“- Oui, Cécilia, je le sais ! Mais je ne te le dirai pas,
pour ton propre bien ! C’est un hasard si tu as rencontré Illusion ! Et je te
demanderai de ne pas essayer de le retrouver. Il ne dois plus se rappeler de
toi ! Il n’avait que onze mois, et toi neuf ans, quand c’est arrivé ! Depuis,
il a reprit ses instincts sauvages et brutaux ! Il ne doit même plus se
souvenir de toi !
- Mais...!
commençai-je.
- Cécilia ! C’est
pour ta propre sécurité ! Mais j’espère que tu ne m’obligera pas à te renvoyer
chez toi, pour t’empêcher de commettre une grosse bêtise ! Laisse tomber ! Et
puis, les montagnes sont dangereuses et peuplées de chats sauvages Et puis,
admettons, même si tu arrive à l’approcher, et qu’il se souvienne de toi, que
ferai-tu de lui ? Dans deux mois, tu devra repartir et tu ne pourra sûrement
pas l’emmener avec toi. Illusion est chef de troupeau et a, par conséquent, des
obligations et, en plus, il a passé six ans en totale liberté ! Il ne connaît
pas la vie domestique ! C’est pourquoi, je te conseille, et t’ordonne, de ne
pas essayer de le retrouver ! Tu comprends ?
- Oui ! Mais
pourquoi...?”
Je m’interrompit lorsque quelqu’un frappa à la porte du
salon. Maria entra :
“- Excusez moi de vous déranger, mais le repas est prêt !
- Merci, Maria ! Nous arrivons tout de suite ! répondit mon oncle
en se levant. Allez, à table tout le monde !”
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